16 septembre 2026

Ceuta et Melilla : des zones grises aux eurorégions

Ceuta et Melilla : des zones grises aux eurorégions

Mohamed Nouri
Président de l’Association des diplômés marocains en Espagne (ADME)

Aborder l’avenir de Ceuta et Melilla revient à pénétrer dans un territoire où les émotions tendent souvent à brouiller l’analyse politique. Depuis mon regard de Tétouanais, formé au croisement des deux cultures et attaché à la défense des identités multiples, l’objectif de ces lignes est de nous inviter à dépasser les approches réactives traditionnelles, à rompre avec les inerties et à transformer un labyrinthe émotionnel qui nous divise historiquement en un espace de réflexion rationnelle, capable de faire face aux défis à venir.

Le vain exercice de revenir au passé pour oublier le présent

La controverse autour du statut de Ceuta et Melilla révèle un profond clivage dans l’analyse historiographique contemporaine. D’un côté, la recherche académique internationale de référence — portée par des spécialistes européens et anglo-saxons tels que Mármol Carvajal, Asín Palacios, Bernard Lugan, Rom Landau et C. R. Pennell — s’accorde à situer la genèse de l’État marocain en 789 apr. J.-C., sous la dynastie idrisside.

À l’opposé, un courant révisionniste est porté par certains juristes internationaux espagnols ainsi que par des acteurs de l’environnement local des deux villes. Cette approche cherche à raccourcir la trajectoire historique de l’État marocain, en faisant remonter son origine formelle à l’indépendance du protectorat en 1956 ou, dans une lecture légèrement plus souple, à la dynastie alaouite en 1666.

Cette lecture restrictive et tendancieuse repose sur un biais méthodologique, puisqu’elle conditionne la légitimité du Maroc à l’existence d’une continuité institutionnelle linéaire. Or, ce même standard de pureté politique n’est nullement appliqué aux puissances occidentales, dont les généalogies ont pourtant connu des ruptures dynastiques, des fragmentations et des transformations territoriales chroniques.

Quoi qu’il en soit, enfermer ce différend dans des catégories nationales rigides et des paradigmes de souveraineté exclusifs conduit les deux nations à un dialogue de sourds et à une impasse. L’argumentaire marocain — fondé sur la continuité géographique et les marqueurs de souveraineté locale — et l’approche espagnole — reposant sur la continuité institutionnelle et le cadre juridique actuel — se neutralisent mutuellement lorsqu’ils sont présentés comme des vérités absolues.

Aucune de ces deux narrations ne peut, à elle seule, embrasser une réalité transfrontalière aussi complexe, dont la résolution exige honnêteté, hauteur de vue et solutions stratégiques intelligentes.

L’état actuel des choses : un espace de confrontation et de vulnérabilités

Il est indéniable que Ceuta et Melilla, la première en particulier, constituent deux points de vulnérabilité géostratégique maximale en raison de la convergence de multiples facteurs critiques. Leur position stratégique dans le détroit de Gibraltar et leur proximité avec le territoire européen les placent en première ligne des tensions, dans un contexte rendu encore plus complexe par l’existence d’un contentieux territorial latent et par la présence de l’une des frontières présentant l’une des plus fortes asymétries socio-économiques au monde.

Ces conditions constituent un moteur permanent de flux migratoires structurels, face auxquels les barrières technologiques et physiques se révèlent insuffisantes. Cette réalité est aggravée par l’absence de mécanismes juridiques et diplomatiques permettant d’assurer les retours vers les pays d’origine et de transit.

La matérialisation de ce risque a été constatée lors de la crise du 30 juillet 2026, lorsqu’une entrée massive a saturé les systèmes de contrôle en quelques heures et eu un impact immédiat sur la démographie locale. Cet épisode confirme que les deux villes fonctionnent, dans la pratique, comme des « zones grises », des espaces frontaliers où la désinformation et la mobilité humaine peuvent devenir des instruments de pression dans le cadre de stratégies de conflit hybride.

Le dernier rapport d’Afrobarometer (2026) indique que la pression migratoire dans la région connaîtra une forte recrudescence, portée par la réalité d’un continent majoritairement jeune qui compte déjà plus de 1,5 milliard d’habitants.

Défis et points d’inflexion : des réponses innovantes à des problèmes complexes

Tout conflit comporte une double dimension intrinsèque : il peut déboucher sur un scénario destructeur ou, au contraire, devenir un moteur de réformes structurelles. Dans cette seconde perspective, l’approche de la Paix imparfaite — comprise comme une construction dynamique et permanente, imparfaite et perfectible — offre un cadre particulièrement adapté pour ajuster, redéfinir et négocier des accords au fur et à mesure que les défis évoluent et que les attentes changent.

Ce cadre conceptuel fait directement appel à la coresponsabilité du Maroc et de l’Espagne, en invitant les deux États à gérer leurs différends de manière mature, constructive et pacifique. Il s’agit ainsi de désamorcer l’immobilisme chronique qui entretient le conflit, de préserver les liens historiques communs et d’éviter que la région ne devienne un espace instrumentalisé par des intérêts géopolitiques extérieurs.

La viabilité de ce modèle suppose de mettre de côté les approches unilatérales et arrogantes au profit d’un dialogue horizontal, empathique et respectueux. L’objectif est de dépasser la logique obsolète du « jeu à somme nulle », dans laquelle les gains d’un acteur équivalent nécessairement aux pertes de l’autre.

Elle exige également une action commune et proactive de l’Union européenne, de l’Espagne et du Maroc afin d’institutionnaliser la gestion de cette crise structurelle. Une telle gouvernance partagée représente la seule voie permettant de garantir la stabilité à Ceuta et Melilla, qui constituent des espaces majeurs de convergence démographique et culturelle entre l’Afrique et l’Europe.

L’inaction face à ce défi compromet la paix sociale aux frontières et pousse le Maroc à remettre en question son alignement avec l’espace européen.

Il devient donc urgent d’ouvrir de nouveaux horizons à travers une stratégie progressive fondée sur les principes fondamentaux suivants :

– La revitalisation de l’économie régionale

Plaider en faveur d’une frontière hermétique apparaît irréalisable face à un écart socio-économique de cinq à un, aggravé par les séquelles structurelles de la contrebande historique et par l’impact socio-économique de sa fermeture brutale.

Si Bruxelles souhaite garantir la stabilité sur son flanc sud, elle doit créer une zone de développement partagé intégrant les populations locales et permettant ainsi d’élargir la zone tampon et de sécurité.

À cette fin, il est impératif de relancer et d’actualiser le Plan PAIDAR-Med (2000), ce projet stratégique destiné au développement de la zone méditerranéenne marocaine, paralysé par les fluctuations politiques en Espagne.

Sa réactivation, cette fois sous l’égide institutionnelle et budgétaire de l’Union européenne, permettrait de le protéger des changements partisans qui, par le passé, ont empêché sa mise en œuvre.

– L’intégration définitive du Maroc dans l’Union européenne

Continuer à rejeter cette adhésion pour des raisons géographiques manque de logique alors même que l’Union européenne possède des frontières sur le sol africain. Malgré les défis qui demeurent, le Maroc est le partenaire le plus stable et le plus développé de son environnement régional.

Son intégration constituerait un tournant stratégique dans les relations de l’Europe avec le Sahel et le continent africain.

Bien entendu, passer du « Statut avancé » à une intégration pleine et entière n’est pas simple. Cela nécessiterait de modifier les clauses territoriales des traités et d’engager un vaste processus d’harmonisation économique, démocratique et en matière de droits humains, qui demanderait plusieurs années de travail.

Cependant, les bénéfices à long terme seraient considérables. L’entrée du Maroc dans l’Union européenne et dans l’espace Schengen permettrait de démanteler la frontière actuelle.

Avec l’effacement progressif de cette ligne de friction en Afrique du Nord, Ceuta et Melilla cesseraient d’être utilisées comme des « zones grises », neutralisant ainsi le conflit à sa racine.

À partir de là, le modèle des Eurorégions permettrait de passer de la confrontation à une gestion socio-économique commune et équilibrée, protégée par la législation de l’Union européenne et ses fonds économiques.

« Ne pas se corriger après une erreur est la véritable erreur », avertissait Confucius.

Ignorer la complexité de la réalité de Ceuta et Melilla revient à prendre le risque de répéter les crises du passé. La confrontation constitue une voie destructrice pour les deux pays, qui ne ferait qu’accélérer le désordre aux frontières, la paralysie en matière de sécurité et un lourd impact économique.

Pour l’éviter, l’Union européenne doit prendre l’initiative et désamorcer ce foyer géopolitique à travers une feuille de route en trois étapes : réduire la fracture socio-économique régionale, intégrer pleinement le Maroc à l’Union européenne et mettre en place une Eurorégion transfrontalière englobant Ceuta et Melilla ainsi que les provinces marocaines voisines.

Un Maroc allié est vital pour l’Europe ; un Maroc relégué constitue, à l’inverse, un risque systémique inévitable.

Dans un environnement en mutation, les solutions doivent évoluer au même rythme que les défis.

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