À Beni Mellal, les lettres redessinent leur territoire

Les 22 et 23 octobre 2026, les Doctoriales du LRALLARC ont réuni à Beni Mellal des recherches sur la littérature, le cinéma, les langues et l’enseignement. Leur rapprochement dessine une interrogation commune : comment les œuvres et les discours façonnent-ils notre perception du monde, et comment circulent-ils entre les langues, les cultures et les générations ?
Un récit de migration, un film amazighe, un parler local, une pratique de lecture en classe : les Doctoriales de Beni Mellal faisaient voisiner des objets dont les liens se précisent à mesure qu’on les considère ensemble. À travers eux apparaît un territoire des lettres qui s’étend des œuvres aux usages quotidiens de la langue, de la création à sa transmission. Une manière de saisir la vie culturelle dans ses formes artistiques comme dans les pratiques qui lui donnent une existence sociale.
Organisée à la Faculté des lettres et des sciences humaines de l’Université Sultan Moulay Slimane, la rencontre a été inaugurée en présence du professeur Abdeltif Makan, vice-doyen chargé de la recherche scientifique et de la coopération, aux côtés du professeur Mounir Oussikoum, directeur du Laboratoire de recherches appliquées sur la littérature, la langue, l’art et les représentations culturelles. Sous l’intitulé « Recherches en devenir : avancées, échanges et perspectives », les deux journées ont placé les travaux doctoraux au premier plan.
Une première ligne de force concernait la place accordée aux individus dans les récits. Les recherches sur la migration, les appartenances culturelles ou les Afrodescendants dans le cinéma français abordaient les formes à travers lesquelles une existence devient visible. Raconter une personne, c’est choisir ce qui la définit, ce qu’elle peut dire et ce que le lecteur ou le spectateur saura d’elle. La littérature et le cinéma participent ainsi à la formation des regards : ils peuvent déployer la complexité d’une expérience ou la ramener aux traits attendus d’une condition.
Le rapprochement entre récits littéraires et médiatiques rend cette question particulièrement sensible. Le temps accordé à une vie, la place laissée à ses contradictions, l’attention portée à son histoire modifient la perception que l’on en reçoit. L’étude des formes rejoint ici un enjeu de société : comprendre comment se construisent les représentations à partir desquelles nous reconnaissons les autres.
Cette interrogation prenait une dimension spatiale avec le cinéma amazighe et ses représentations du monde rural et urbain. Les lieux montrés à l’écran associent une langue à des modes de vie, à des relations sociales et à des possibilités d’avenir. Le passage d’un espace à l’autre engage donc davantage qu’un changement de décor. Il invite à examiner la manière dont une société donne une forme sensible à ses transformations.
Les recherches linguistiques portaient cette attention vers des terrains proches : le parler des Ayt Bouzid, les contacts entre tamazight et arabe dialectal dans la région d’Aït Ishaq, les expressions émotionnelles de l’arabe marocain. Le plurilinguisme acquiert, à cette échelle, une consistance concrète. Il se manifeste dans des mots, des nuances, des habitudes et des choix de locuteurs. Les décrire permet de comprendre les langues à travers la vie de ceux qui les parlent.
Le projet de dictionnaire amazighe-français trouve sa portée dans ce travail de précision. Recueillir un lexique, restituer ses significations et proposer des équivalences constituent des actes de connaissance autant que de transmission. Le terrain local devient ainsi un lieu depuis lequel élaborer un savoir partageable.
La traduction littéraire et l’adaptation cinématographique ouvraient une autre perspective : celle de la circulation des œuvres. Passer d’une langue à l’autre ou du livre à l’écran implique des décisions qui orientent la réception. Une métaphore change de résonance ; un visage donne corps à une voix ; une scène impose sa durée. Ces transformations participent à la vie des œuvres et à leur rencontre avec de nouveaux publics.
Les séances consacrées à l’enseignement prolongeaient cette réflexion jusqu’à la classe. Entre une lecture universitaire et son appropriation par un élève interviennent des choix de textes, des exercices et des pratiques pédagogiques. La place de la langue maternelle dans l’apprentissage du français, comme la formation des enseignants de l’amazighe, rappelait que la transmission se construit à partir des ressources linguistiques et de l’expérience des apprenants.
L’intelligence artificielle, également inscrite au programme, rend cette question plus aiguë. La facilité de produire un commentaire conduit à préciser ce que l’enseignement de la littérature entend développer : une attention au texte, une interprétation justifiée, la capacité à reconnaître une difficulté de sens. La recherche sur la traduction automatique rencontre une exigence voisine : apprécier ce qu’une formulation restitue effectivement, au-delà de son apparente fluidité.
Les formes de la représentation, les relations entre les langues et les conditions de la transmission traversaient ainsi les deux journées. Ces préoccupations communes donnent une lecture d’ensemble des travaux, tout en laissant à chaque discipline ses objets et ses méthodes.
À la clôture, le professeur Mounir Oussikoum a souligné la réussite des Doctoriales et remercié les doctorants ainsi que les membres du laboratoire pour leur implication. Il a exprimé le souhait d’organiser une deuxième édition ouverte à d’autres universités marocaines, avec la perspective d’accueillir également des doctorants d’universités étrangères.
Cette ouverture offrirait à la rencontre de nouveaux terrains de comparaison. D’une université à l’autre, les œuvres retenues, les langues étudiées et les expériences d’enseignement composent des façons différentes d’interroger le monde. Leur confrontation prolongerait ce qui donne à ces Doctoriales leur intérêt : suivre les relations entre les formes culturelles, ceux qui les produisent et ceux qui se les approprient.




